Les manuscrits
Souad A. Slim
Dans le patrimoine
orthodoxe d'Antioche, les manuscrits de Balamand, au nombre de cent soixante-dix,
représentent un fonds de grande valeur. Présent dans l'histoire du monastère depuis sa
reprise par les grecs-orthodoxes et sans cesse enrichi depuis, ce trésor a été 1'une
des assises de la vie spirituelle et monastique de Balamand, en même temps qu'un support
pour son action culturelle et pastorale.
Ce patrimoine n'est évidemment pas resté inentamé an cours des siècles. A diverses reprises, des manuscrits en ont été retirés pour être offerts par les patriarches et les évêques. En 1913, par exemple, le patriarche Gregoire IV a offert au tsar Nicolas II un lot de manuscrits puisés dans la bibliothèque du Patriarcat à Damas et dans celle de Balamand. D'autres manuscrits ont trouvé leur chemin vers des bibliothèques occidentales. Et, très récemment, durant la guerre du Liban, en 1976, des manuscrits ont été volés par des milices armées. Ils furent restitués en 1987, mais sans les évangiles enlumines de la fin du XVIIe siècle.
Les manuscrits ont
longtemps été entreposés dans la bibliothèque de l'école c1ericale puis dans celle de
l'Institut de théologie. Classés parmi les livres, ils étaient mis à la disposition
des étudiants séminaristes.
La
langue:
Les manuscrits qui, pour la plupart, remontent aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles sont
écrits en arabe. Mais certains plus anciens, qui datent des XIIIe, XIVe et XVe siècles,
portent à côté de l'arabe des écrits en syriaque. Ainsi, le liturgicon, livre
de la messe (no 19), comprend deux colonnes écrites en syriaque et en grec.
L'évangéliaire (no 77) reproduit des explications et des directives en syriaque. Dans un
autre évangéliaire, (no 79), qui comporte douze pages sur les lois du typicon, les
titres des Evangiles et des Epîtres, lues pendant les messes, sont écrits en arabe et en
syriaque.
Les manuscrits écrits
partiellement on complètement en syriaque étaient sans doute plus nombreux à Balamand
mais, n'étant pas régulièrement utilisés et devenus trop anciens, leurs feuilles ont
servi à la fabrication de reliures pour les manuscrits nouvellement copies au monastère.
La décision prise par 1'évêque d'Alep Malatios Karmeh (plus tard le patriarche Efthymos
III) dans la première moitié du XVIIe siècle de traduire les livres liturgiques en
arabe à partir des sources grecques a achevé de marginaliser les copies écrites en
syriaque.
La présence des
manuscrits syriaques dans un monastère orthodoxe se justifie par la décision du
patriarche Théodore Balsamon (1185-1191) de permettre aux peuples appartenant à
l'église grecque-orthodoxe d'Antioche d'utiliser leur langue d'origine dans les
célébrations et les prières liturgiques.
Malgré la priorité
donnée à la langue grecque depuis le schisme des uniates en 1725, nous ne trouvons que
très peu écrits rédigés en grec dans les manuscrits de Balamand. Ce sont surtout des
références écrites dans les marges relatives aux chapitres et versets pris des
écritures saintes. Même les passages qui sont récités en grec dans la célébration
eucharistique sont écrits en lettres arabes dans le texte. Les patriarches d'Antioche
d'origine grecque (1725-1899), comme Sylvestros, Daniel, Methodios on Hierothéos, qui ont
visité Balamand, ont encouragé les moines à copier les manuscrits arabes et ont,
eux-mêmes, offert des manuscrits arabes au monastère.
La
valeur:
Les avis divergent quant à la valeur à attribuer à ce fonds. Le père
Jules Leroy estime que, à part les manuscrits enluminés, la bibliothèque de Balamand
n'offre pas d'intérêt particulier. A son avis, le monastère n'a pas joué un rô1e
important dans 1'histoire littéraire. Les pères salvatoriens F. Freyjate et C. Haddad
qui ont catalogué ces manuscrits en 1970, jugent, eux, que la richesse du fonds de
manuscrits de Balamand s'explique par 1'activité intellectuelle traditionnelle des moines
qui copiaient ou achetaient les anciens manuscrits.
En réalité,
1'importance des manuscrits vient de ce qu'ils couvrent différentes périodes et
différents thèmes de la théologie et de la pensée orthodoxes. Par là, ils nous
donnent une idée des épisodes successifs de la vie de l'église aux niveaux
théologique, monastique, dogmatique et liturgique. En matière de théologie, les thèmes
des manuscrits sont axés sur les écrits patristiques: des manuscrits entiers sont
consacrés aux écrits et exégèses de saint Jean Chrysostome; des chapitres des
uvres de saint Basile le Grand et de saint Gregoire de Naziance sont répartis dans
dix manuscrits et homéliaires; les sermons de saint Ephrem et saint Isaac sont également
repartis dans plusieurs manuscrits, cela en plus des recueils consacrés aux deux pères.
Ces écrits se
distinguent par leur caractère dogmatique et éthique. Significativement, la version
arabe que donne le traducteur Abdallah Ibn al-Fadl repartit dans ses commentaires
les exégèses de saint Jean Chrysostome en deux parties: une partie dogmatique qu'il
nomme maqâla et une partie morale qu'il nomme 'iza.
Parmi ces uvres
théologiques, nous n'avons qu'une seule copie de L'Exposé de la foi orthodoxe de
saint Jean Damascène et un seul apologétique attribue h saint Sophrone, Le Livre des
preuves de la foi.
A côté des écrits
patristiques, les manuscrits de Balamand insistent sur les uvres monastiques. Nous
avons notamment plusieurs copies de L'Echelle des vertus de saint Jean Climaque, du
Jardin des moines publié par Germanos Farhat, évêque maronite d'Alep, et du Paradis
intellectuel attribué à saint Gregoire de Nysse. La petite encyclopédie écrite par
le moine Antichus du monastère de Saint-Saba existe en trois exemplaires, le Roman de
Barlaam et Joasaph en deux exemplaires dont 1'un, très ancien, porte neuf enluminures
qui illustrent la vie de ces deux saints. Le style des enluminures traduit 1'interaction
des différentes tendances de 1'iconographie Byzantine et syriaque avec 1'art islamique,
dans ce qui est 1'une des premiers versions arabes chrétiennes de la vie de Bouddha,
adaptée à la foi chrétienne à partir d'une version géorgienne traduite en grec.
Outre ces recueils,
des articles ou des extraits sont répartis dans d'autres livres tels que les écrits
monastiques de saint Nilus, la lettre de Philoxenos, évêque de Manbig, sur la
hiérarchie monastique, des nouvelles des moines égyptiens, 1'ethique sociale et
spirituelle des moines...
Ces écrits
patristiques, théologiques et monastiques qui remplissent quarante-quatre manuscrits,
sont inégalement répartis sur cinq siècles : un manuscrit remonte au XIIIe siècle,
cinq datent du XVe, trois du XVIe, quatorze du XVIIe, huit du XVIIIe et treize du XIXe.
Dans la rubrique
théologie et spiritualité, nous avons un certain nombre de manuscrits que nous
retrouvons dans tons les couvents et monastères orthodoxes, tels que Les Homélies
d'Elie Meniates, La Corne évangélique, Le Salut des pêcheurs, Les Miracles de la
Vierge, qui sont autant d'échantillons des écrits orthodoxes qui, à travers les
siècles, se sont caractérisés par leur insistance sur l'enseignement de la vraie foi
par le biais des homélies.
Malgré le rôle joué
par Balamand au moment du schisme des uniates, nous ne retrouvons que trois manuscrits
reflétant la polémique entre catholiques et orthodoxes. Ainsi nous avons seulement deux
manuscrits des uvres du patriarche grec-orthodoxe de Jérusalem Nektarios : Peri
tis archis et Artibus quibus missionarii patini, de même que nous avons une
polémique entre catholiques et orthodoxes sur la primauté du pape et un autre article
contre le concile de Florence. De ces manuscrits, initialement au nombre de vingt-cinq, ne
subsistent plus que vingt-deux, dont dix sont datés: un manuscrit du XVIIIe siècle et
neuf du XIXe.
Nous retrouvons aussi
dans les manuscrits de Balamand des hagiographies qui, sous forme de synaxaire ou de
<< Vie et miracles des saints >>, offrent des exemples à suivre en matière
de foi et de sainteté. Lus pendant les cé1ébrations liturgiques suivant
1'éphéméride, ils sont, bien entendu, destinés aussi à honorer les saints et les
martyrs. Dans cette rubrique, nous retrouvons des vies et miracles de saints, des
questions et réponses sur certains miracles et épisodes de la vie du Christ, des
extraits du synaxaire plus développés pour certains mois. Bien que peu nombreux, ces
manuscrits s'étalent sur plusieurs siècles : un manuscrit du XVe siècle, trois du XVIe,
dix-sept du XVIIe siècle et un du XIXe.
Plusieurs manuscrits
du fonds de Balamand consistent en un ensemble d'extraits pris de différentes sources.
Ces manuscrits appelés majmû' regroupent des récits hagiographiques, des
homélies, des extraits de l'euchologue ou du Livre des heures ou des textes
de l'évangile. Ils sont regroupés et copies l'un à la suite de l'autre sans aucun ordre
chronologique ou thématique. Certains de ces majmû' peuvent avoir été utilisés
dans les liturgies comme homéliaires. Mais d'autres semblent avoir été des recueils
personnels où les moines copiaient ce qui convenait à leur piété et à leur
culture religieuse. Quelques-uns de ces manuscrits n'ont pas le même genre de feuilles ou
d'écriture pour tous leurs articles ; ils ont probablement été écrits à des époques
différentes par différents copistes et pour différents manuscrits. Les manuscrits
originels s'étant dégradés avec le temps, les moines ont récupéré les articles qui
pouvaient être conservés et les ont relies ensemble. Le but de ce genre de manuscrits
semble être surtout didactique. Il s'agissait de mettre à la portée des jeunes moines
et des fidèles un ensemble de textes jugés essentiels à leur culture religieuse et
spirituelle. Nous avons dix manuscrits appelés majmû'. Cinq autres, formes
d'homélies, semblent avoir le même but didactique.
Dans cette
bibliothèque, dominent largement les ouvrages liturgiques. Le souci d'entretenir et de
promouvoir les manuscrits liturgiques qui se reflète là, tient naturellement au fait que
c'est par la liturgie que se transmet au peuple l'enseignement religieux et que c'est elle
aussi qui le maintient dans la foi. Ce fonds liturgique est constitué de
quatre-vingt-dix-sept manuscrits qui présentent un large éventail des manuels du rite
byzantin: seize rituels de la messe (qindaq), six horologues (sawa'i), dix-huit
euchologues, trois anthologues, seize monologues (minawun), cinq triodes (triodi),
trois paralectiques (mu'azzi), deux octoèques (istichari), un pentecostaire
(benedekstari). Quatre évangéliaires, trois épistoliers, quatre psautiers, deux
textes des prophéties sont aussi considérés comme des livres liturgiques, dans la
mesure où les textes des Ecritures sont répartis sur les célébrations des jours de
fêtes et des dimanches selon le rituel de la liturgie orthodoxe. Nous retrouvons aussi
dans cette rubrique deux cé1ébrations liturgiques pour les saints non cités dans le
menologue, un typicon, deux manuels comput pour la répartition des fêtes orthodoxes,
cinq règlements liturgiques et prières rituelles, un manuel de musique religieuse, deux
manuels nécessaires au clergé.
C'est dans cet
ensemble que nous retrouvons le plus grand nombre de manuscrits anciens. Certains sont
aussi très rares. Nous avons en effet cinq manuscrits du XVIe siècle, vingt-cinq du
XVIIe single, vingt-quatre du XVIIIe siècle et quarante-trois du XIXe. On peut donc
supposer qu'une étude détaillée et comparée de ces manuscrits ferait mieux connaître
l'evolution du rite byzantin au sain du patriarcat d'Antioche durant les quatre derniers
siècles.
Quatre manuscrits
seulement sont consacrés à l'histoire de l'église. Il s'agit surtout des uvres
d'Orsi et de Théodore, évêque de Monophasie, traduites au XVIle siècle par le
célèbre peintre d'icônes alépin Yousuf al-Mousawwir, et le cure Boulos al-Za'im,
grâce aux encouragements du patriarche Makarios al-Za'im, qui en a lui même traduit une
partie. Deux manuscrits consacrés aux conciles traitent des lois ecclésiastiques et du
Droit Canon byzantin. Sur ces six manuscrits, un seul date du XVIIe siècle, deux sont du
XVIIIe et les trois derniers du XIXe.
Dans la rubrique Livre
saint, nous n'avons que sept manuscrits : un kachkoul (ensemble d'articles
comprenant des résumés des différents chapitres de la Bible), cinq Evangiles, une copie
du livre de Josué. Ces sept manuscrits sont ainsi répartis : un manuscrit du XVIe
siècle, deux du XVIIe, deux du XVIIIe et deux du XIXe.
C'est dans cet
ensemble que nous retrouvons les deux précieux évangiles enluminés peints par Yousuf
al-Musawwir à la fin du XVIle cycle. Ces deux Evangiles n'ont pas été rendus avec les
manuscrits restitués en 1987.
L'évangile no 3 (505)
a été copie en 1621 par Talgé ibn al-Khouri Hawran de Hama. Ce copiste très connu est
le frère du patriarche Efthymos Karmeh. Les textes sont précédés par les portraits des
évangélistes dont les noms, sauf celui de Luc, sont inscrits en grec. Les têtes de
chapitre sont autant de rectangles à fonds dorés parsemés de fleurettes, meublés de
palmes et de médaillons quadrilobes. Quant à l'evangile no 6 (499), il ne porte ni les
noms du copiste et du peintre ni le lieu et la date de transcription. Des inscriptions
dédicatoires rédigées en grec, en arabe et en géorgien, indiquent seulement que le
livre fut offert en 1692 par Grégorios, fils du sacristain d'Alep et évêque d'Erzeroum,
au monastère Notre-Dame de Balamand.
Cette inscription en
géorgien à la fin du manuscrit amène à en chercher 1'inspiration dans les uvres
byzantines d'époque plus rapprochée dont on retrouve des exemples dans tons les pays qui
ont été dans la mouvance byzantine. Le dessin, l'ornementation, le drape, la disposition
des sujets, tout dans le style indique une influence byzantine qui est évidante en ce
milieu.
Dans ces enluminures,
les saints évangélistes accompagnés de leurs symboles sont figurés assis, tournés
vers la gauche. Leurs types physiques répondent aux formules classiques en usage dans
l'art chrétien. Quant aux bandeaux qui ornent les tètes de chapitres, ils sont plutôt
d'inspiration islamique. Ils rappellent les ornementations des Corans de l'époque
médiévale. En ce sens, ces Evangiles se situent dans la lignée des manuscrits arabes
chrétiens où des miniatures figuratives de style byzantin sont juxtaposées à des
illustrations et ornementations de type islamique.
Souad S. Slim |